ERICH HONECKER
Notes de prison
"Moabiter Notizen"
Ecrites à la prison de Berlin-Moabit en 1992-93
Traduction du Comité Honecker de Solidarité Internationaliste
Numérisation réalisé par sa section Rhône-Alpes
TABLE DES MATIERES
Remarques préliminaires ........................................ 5
Disparition d'un ami............................................... 9
L'Année 1989....................................................... 19
La campagne de vengeance.................................. 33
Kohl et les relations avec Bonn............................ 39
Au sujet de la coexistence pacifique .................... 43
Sur la R-D-A- ........................................................ 47
La R-D.A, ses réalisations et leur liquidation ....... 61
La situation dans l'Allemagne d'aujourd'hui ........ 67
Toutes les notes sont du traducteur.
LE LIVRE
Emprisonné par le Gouvernement fédéral allemand, Erich Honecker coucha sur le papier ses réflexions au sujet de la défaite du socialisme dans son pays. Il s'agit donc de l'analyse et du témoignage d'un des principaux acteurs du drame et de surcroît l'un des seuls anciens dirigeants des pays socialistes qui n'ait renié ni son action passée ni ses idéaux communistes. Ce texte est extrait d'un ouvrage paru à Berlin en 1994 sous le titre "Moabiter Notizen".
La traduction a été réalisée dans le but politique de fournir un document utilisable au lecteur francophone, militant ou curieux de l'histoire européenne récente. Nul doute que certains des plus de dix mille signataires de la pétition pour libérer Erich Honecker seront intéressés à mieux connaître l'ancien dirigeant de la R-D-A.
L'AUTEUR
Il est né en 1912 en Sarre. Formation de couvreur. Dirigeant de la Jeunesse Communiste d'Allemagne (K.J.VD.) lors de l'avènement du nazisme. Prisonnier politique de 1935 à 1945.
Fondateur en 1946 de la Jeunesse Libre Allemande (F.D.J.) qu'il dirige pendant dix ans. Membre du Bureau Politique du S.E.D. à partir de 1958, il en devient Secrétaire Général en 1971. Chef de l'État de la R.D.A, après la mort de Walter Ulbricht (1973), il "démissionne" en Octobre 1989, se réfugie en Union Soviétique, est livré par Eltsine à l'été 1992 à la justice de Kohl. Le 3 décembre 1992, il prononce devant ses juges une déclaration réfutant les accusations de complicité d'assassinat dont il est l'objet et montrant le caractère politique du procès. Libéré un mois plus tard, il meurt à Santiago du Chili en Mai 1994.
Il est l'auteur, entre autres, de mémoires ("Aus meinem Leben") restées inédites en français. Le discours de 1992 a, par contre été publié par le Comité Honecker de Solidarité Internationaliste.
Citations
"Je fus durement touché par l'effondrement de la R.D.A.. Pas plus que de nombreux compagnons éprouvés, je n'y ai cependant perdu la foi dans le socialisme. Il s'agit de la seule alternative pour une société humaine et juste. Depuis que le capitalisme existe, les communistes appartiennent au camp des persécutés de cette terre mais pas au camp de ceux qui n'ont pas d'avenir Ce que nous avons réalisé pour faire vivre le socialisme sur le sol allemand n'a pas été fait en vain. "
REMARQUES PRÉLIMINAIRES
Un mouvement intérieur me pousse à coucher sur le papier certaines choses dont je me souviens encore bien. Je désire aussi poser par écrit une série de questions qui m'agitent profondément et faire part de mes opinions sur quelques événements précis. Je ne sais ce que je ferai de ces notes. Peut être pourrais-je un jour rendre ceci conforme aux exigences de la prose... J'écris ces lignes à Moabit, dans cette prison que je connais encore bien. Je l'ai fréquentée à l'époque du nazisme, de même que nombre de communistes, de sociaux-démocrates et d'autres antifascistes. Dés 1933, elle a joué un rôle tout particulier dans la répression des adversaires de l'impérialisme allemand. Ces lignes seront peut-être publiées un jour. Elles sont destinées à ceux qui veulent analyser sérieusement le passé Tout le contraire des prétendus "maîtriseurs de l'histoire". (l)
Ces derniers n'ont qu'un but: couvrir de boue le socialisme et retarder autant que faire se peut l'inévitable effondrement du capitalisme.
(l) La problématique de la "maîtrise de l'histoire" (Bewältigung der Geschichte) occupe une place importante dans le débat politico-intellectuel en Allemagne. Avérés ou camouflés, les révisionnistes sont nombreux dans les universités et les salles de rédaction allemandes Ils n'hésitent pas dans ce type de débat à diffuser des idées banalisant la période nazie. Ils sont en effet incapables, du fait de leur rôle sous le nazisme, de présenter aux jeunes générations une vision rassurante de l'histoire nationale.
Je ne ferai aucune concession aux idéologies et à la "morale" qui défendent la société capitaliste d'exploitation. Les vingt millions de chômeurs que l'économie libre de marché a jetés sur le pavé ne le permettraient pas . Cette situation serait elle sans issue? Le socialisme était un ordre social juste. Nous en avions tracé les grandes lignes et voulions aller plus loin. Nous l'avons perdu avec l'effondrement de la R-D-A-
On chante les louanges du capitalisme. C'est bien payé et aujourd'hui ce n'est plus le seul fait des politiciens bourgeois et des journalistes de droite. Malgré cela personne ne peut sérieusement contester que la situation soit devenue extraordinairement difficile pour des millions d'ouvriers et d'employés, de scientifiques et d'artistes, qu'ils approuvent ou non l'économie de marché. Les inquiétudes existentielles sont généralisées. Cela ne peut pas continuer comme c'est aujourd'hui et cela ne continuera pas ainsi... Mais le capitalisme n'ouvrira pas de chemin vers un monde sans chômage et sans misère.
Je l'ai déjà exprimé plusieurs fois et je voudrais encore le répéter: les événements qui se sont produits en R.D.A. depuis ma démission m'ont ébranlé au plus profond de moi-même. Je fus durement touché par l'effondrement de la R-D-A-. Pas plus que de nombreux compagnons éprouvés, je n'y ai cependant perdu la foi dans le socialisme. Il s'agit de la seule alternative pour une société humaine et juste. Depuis que le capitalisme existe, les communistes appartiennent au camp des persécutés de cette terre mais pas au camp de ceux qui n'ont pas d'avenir. Ce que nous avons réalisé pour faire vivre le socialisme sur le sol allemand n'a pas été fait en vain. Nous avons travaillé avec les partis chrétiens démocrates et libéraux de l'Est dont divers responsables se sont précipités rapidement vers les nouveaux maroquins gouvernementaux après 1989. Nous avons agi pendant quarante ans dans de difficiles conditions. Ce qui fut réalisé jouera un rôle dans l'avenir. Je pense aux rapports de production socialistes qui offraient à tous un travail, une sécurité sociale digne de ce nom, des logements aux loyers abordables, qu'ils soient ou non en béton, des crèches, des écoles maternelles, des clubs de jeunes et une vie culturelle et spirituelle de haut niveau.
Il existera une société qui offrira des perspectives valorisant l'existence de tous : ouvriers et paysans, scientifiques, techniciens, enseignants, artistes, femmes, jeunes et vieux. Le capitalisme est arrivé à ses limites. On le qualifie d'"économie de marché" parce qu'on a honte de sa vraie nature. Sa disparition demeure certaine malgré les défaites que nous avons subi et les erreurs et les insuffisances dont nous aurions pu nous passer... malgré aussi toutes les trahisons d'individus dont la duplicité a dépassé toutes les bornes.
Le monde est devenu complètement chaotique et désorienté depuis que le socialisme a disparu du sol européen. S'autoproclamant les gendarmes du monde, les Etats-Unis agissent à leur guise et imposent, çà et là , le "nouvel ordre mondial" à coup de bombes et de missiles. Bien que de nombreux "théoriciens" aient surgi du néant pour se réclamer d'un marxisme rénové, bien qu'ils se soient efforcés de dérober le cœur même de la théorie marxiste ou de la réfuter entièrement, les faits restent têtus. Il y a des lois objectives qui décident de l'évolution des sociétés humaines. Le capitalisme présente une contradiction fondamentale: celle qui oppose le caractère social du travail et le caractère privé de l'appropriation. Cette contradiction demeure malgré la capacité du système capitaliste à changer notablement d'apparence au cours de son développement.
C'est seulement lorsque cette contradiction sera dépassée, lorsque ce ne sera plus le profit qui dirigera le monde, que les conditions d'une vie véritablement humaine seront créées pour chaque individu. On parle beaucoup de réalisation de soi-même. Cela ne peut évidemment pas consister dans la perspective d'une situation où, du fait, de l'utilisation croissante et des progrès constants des technologies de pointe, seuls 10% à 20%l de la population auraient encore un travail. Une société nouvelle devra trouver à chacun une place. En tenant compte de toutes ces évolutions technologiques, mais en tenant compte aussi d'autres contraintes. Cela signifie en premier lieu un travail pour chacun. Le capitalisme en est incapable, c'est plus évident aujourd'hui que jamais. La course au profit, elle-même fixe désormais des limites au système capitaliste. Il existe donc des raisons sociales profondes et déterminantes pour que s'ouvre le chemin d'une société alternative. Celle-ci sera de nature socialiste, quelles que soient les spécificités de sa structure et les modalités de son organisation concrète.
C'est pourquoi, d'un point de vue historique, mon jugement n'est pas aussi pessimiste que celui, compréhensible, de la plupart de ceux qui furent surpris par le "tournant" de 1989. La question sociale restera dans l'avenir au centre des controverses publiques dans tous les pays capitalistes. Certains ont consacré leurs forces à la réalisation de ce fameux "tournant" contre-révolutionnaire. Ils croient encore aujourd'hui ou pour le moins affirment qu'ils voulaient ainsi améliorer le socialisme, qu'ils agissaient pour que les choses aillent mieux en R-D-A-.
Ils doivent aujourd'hui faire face à d'amères réalités. Tous, nous voulions un socialisme qui soit encore meilleur. Ce qui avait été atteint ne nous a jamais suffi. Tous ces petits "réformateurs" n'ont cependant réussi qu'à livrer le socialisme à ses ennemis parce qu'ils ont écouté le grand "réformateur" : en 6 ans, celui-ci a réussi à désarmer le P-C-U-S-, dont il était Secrétaire Général et à mener l'U.R.S.S. à l'anéantissement.
La R-D-A- fut sacrifiée sur l'autel de la "maison commune européenne" pour laquelle Gorbatchev luttait avec tant d'acharnement. Ce fut l'événement le plus douloureux de mon existence ainsi que de celle de nombreux autres camarades. On est obligé aujourd'hui de reconnaître que ceci fut facilité par notre attitude habituelle vis à vis de Moscou, avant tout faite de discipline et de respect de la tradition. Il en était ainsi même pour ceux qui n'avaient déjà plus la volonté de défendre le Socialisme. Et tout cela ne fut finalement possible que parce que des courants entiers de notre Parti contribuèrent objectivement à l'élimination du Socialisme. Il y avait parmi eux quelques traîtres conscients et avérés qui se vantent aujourd'hui d'avoir, durant des années, utilisé leurs contacts officiels avec la R-F-A- pour aplanir le chemin qui menait à l'annexion de la R.D.A.
DISPARITION D'UN AMI
La disparition de la R-D-A- était incluse dans l'effondrement de la communauté des Etats socialistes. Celle-ci s'est déroulée dans un contexte de changements radicaux de la politique internationale. Il n'y a plus de doute là -dessus depuis que les cartes ont été, sans doute partiellement, mises à jour à Washington, Bonn et Moscou. Tout d'abord, la direction du Parti et de l'Etat soviétiques introduisit les concepts de Péréstroika et de Glasnost qui préludèrent à ces changements. Cette "nouvelle pensée" ignorait la lutte des classes et l'opposition Est-Ouest qui résultait pourtant d'antinomies objectives. Bien plus, l'adversaire d'hier, qui avait menacé l'Union Soviétique d'une mise à mort militaire devint soudainement un ami. Tout ceci n'eut pas lieu pacifiquement. Il s'en suivit un profond ébranlement dans le monde entier. Seul l'effort commun de forces présentes à Moscou, à Varsovie, à Washington et à Bonn permit cependant ces profondes transformations de la situation mondiale. Voilà qui devint de plus en plus . clair au fil du temps. La mise en mouvement de ces forces détruisit l'équilibre des forces politiques et militaires jusqu'alors en vigueur.
La question du remplacement d'Erich Honecker par un homme de la Pérestroïka tel que Modrow ne joua dans tout ceci qu'un rôle secondaire. Elle fut cependant longuement discutée à Moscou. On le sait aujourd'hui notamment grâce aux révélations de J. Kwizinski. Les dirigeants politiques américains aspiraient depuis des années à faire évoluer la situation dans le sens de ce qu'elle est aujourd'hui. Ils ont utilisé la chance qui leur était donnée.
Une mise en scène bien huilée permit d'atteindre au but que s'étaient fixé, sans en faire mystère, les centres impérialistes nord- américains, ouest-allemands et d'autres grands pays capitalistes: le changement de système à l'Est. L'U.R.S.S. joua un rôle central dans ce processus.
Gorbatchev, Iakovlev et Chevarnadzé considéraient le rapport politique au 27ème Congrès du P.C.Ul.S. comme une entreprise décidée de démolition du système. Voilà qui est aujourd'hui un fait reconnu bien qu'ils aient énergiquement refusé d'en convenir à l'époque. Dès 1987 / 88, les observateurs attentifs de la réalité soviétique pouvaient comprendre à quoi ils voulaient en venir. Maintenant que les années ont passé, il est plus clair que jamais que le décès de Constantin Tchernenko sonnait aussi le glas de l'Union Soviétique. Le nouveau groupe dirigeant arrivé au sommet de l'Etat et du parti soviétique autour de Gorbatchev, Chevarnadzé, Iakovlev et Elsine avait déjà son but devant les yeux: "changer le système". C'est ce que l'on est fondé à reconnaître aujourd'hui. Ils étaient prêts à sacrifier les alliés de l'Union Soviétique pour cela. Le fait que les premiers pas dans cette direction aient été accomplis en usant du nom de Lénine, fondateur du pouvoir des soviets, ne change rien à cela. Chevarnadzé écrit dans ses mémoires qu'il avait convenu avec Gorbatchev, à l'automne 1984 déjà , au cours d'une promenade au bord de la Mer Noire, qu'il était nécessaire de changer tout le système. La clef qui ouvrait la porte sur cette direction fut forgée durant l'année 1985.
Des changements furent engagés aussi bien en politique intérieure qu'en politique extérieure. Dans ce dernier domaine, les nouvelles orientations se manifestèrent pour la toute première fois lorsqu'un projet de circulaire élaboré par l'appareil du Comité Central du P.C,U.S. fut abruptement transformé par les nouveaux dirigeants. Ceux-ci exigeaient une approche "plus globale". C'est à dire concrètement d'envisager une coopération plus étroite avec les Etats-Unis.
Gorbatchev en personne m'a présenté cela comme un pas décisif qui "rompait avec l'obstination qui prévalait jusque là en politique extérieure".
Cette ligne conduisit tout droit à la célèbre déclaration de Genève. On se souvient qu'au cours de cette rencontre entre Reagan et Gorbatchev, les deux parties tombèrent d'accord pour appeler à un monde sans armes atomiques. Cet objectif avait sans nul doute une grande signification politique. Pour l'atteindre, on devait tenir compte du fait que l'U.R.S.S. socialiste et les Etats-Unis impérialistes tenaient entre leurs mains l'équilibre militaire du monde entier.
Cette déclaration fut considérée comme un grand succès de Gorbatchev. Mais, qu'en est-il devenu de ces belles intentions? Le monde est-il plus prés d'un seul pas de ce but? Quelque chose bouge t-il dans ce sens chez les américains devenus les gendarmes du monde? Quand on lit ce que Gorbatchev et Chevarnadzé ont publié sur ces "entretiens à Washington", on en vient à la conclusion que l'ensemble de l'évolution qui s'est produite avait été programmée à l'avance dès l'aube de la Pérestoika. Les accords encore en vigueur en 1989-90 entre l'U.R.S.S. et ses alliés ne jouèrent plus aucun rôle lors des négociations avec les U-S-A- et la R-F-A. Il n'y eut uniquement et seulement qu'une entente entre la direction soviétique et ces deux Etats impérialistes. Étant passée d'une politique de coexistence pacifique d'Etats à l'ordre social différencié, à une politique globale dans laquelle l'opposition entre systèmes sociaux ne jouait plus aucun rôle, la politique extérieure soviétique en vint dans la dernière période à accepter que les territoires soumis à l'O.T.A.N. s'étendent jusqu'à la frontière de l'Oder-Neisse. Ceci correspondait totalement aux plans américains. Pourtant, jusqu'à l'automne 1989, la direction soviétique, lorsqu'elle tenait des entretiens avec la R-D .A., considérait celle-ci comme son allié stratégique au centre de l'Europe. Les événements montrèrent que cette dernière affirmation n'avait pas pour but le maintien des alliances existantes, mais, seulement de fixer un prix pour pouvoir vendre la R-D-A- dans des conditions intéressantes. Puisque les plans des services secrets américains, ouest- allemands et russes ont été révélés au grand jour, il n'y a plus aucun doute aujourd'hui que le président Bush avait dans ses mains une carte maîtresse pour réussir à détruire l'Union Soviétique: l'attitude de la direction soviétique elle-même. Dans le même temps où elle transforma radicalement sa politique extérieure, l'Union Soviétique introduisit des mesures destinées à accélérer le développement économique et social. Mais, ce fut le contraire qui se produisit: la situation économique et sociale ne devint pas meilleure, elle empira. L'autogestion des entreprises, en détruisant la planification centralisée et en mettant fin au centralisme démocratique fit dérailler l'économie.
Les concepts de Pérestroika et de Glasnost devinrent pour un nombre croissant de citoyens soviétiques synonymes de détérioration de la vie quotidienne. Les idées énoncées dans le livre de Gorbatchev : "la Pérestroïka et la Glasnost pour nous et le monde entier" eurent un effet différent de celui escompté par beaucoup à l'époque. Elles entraînèrent l'affaiblissement de l'Union Soviétique, des principes de fonctionnement et de discipline dans la société et l'Etat et ces phénomènes n'ont aucunement nui au capitalisme: il est encore difficile aujourd'hui d'apprécier les conséquences de la disparition de l'Union Soviétique dans toute son ampleur. De nouvelles perspectives d'expansion et de maximisation des profits s'ouvrent certes pour les capitalistes. Pour l'humanité s'annonce au contraire une période d'incertitude, de guerres, de développement du chômage, d'émigration d'Est en Ouest et beaucoup d'autres choses encore.
La Pérestroïka en Union Soviétique eut-elle ces conséquences? Celui qui en doute peut se référer au protocole des débats tenus entre le C.C. du P-C-U.S. et les secrétaires des républiques, régions et districts le 18 juillet 1989, au siège du Comité Central. De nombreux orateurs exigèrent alors de s'adresser aux communistes et à la classe ouvrière pour qu'ils s'engagent de manière décidée à protéger et à défendre le socialisme.
L'ancien ministre Ryjkov fit à cette occasion savoir que le Parti et l'Etat se trouvaient dans une situation extraordinairement catastrophique. De telles accusations étaient portées contre le Parti et l'Etat tant dans le pays qu'à l'étranger que ceux-ci avaient pratiquement perdu toute confiance aux yeux du peuple. Les événements qui étaient alors prévisibles étaient de nature à montrer que les choses deviendraient difficilement contrôlables dans un contexte où le Parti avait perdu son influence dans les faits. Il expliqua que l'action des comités et des organisations de base du Parti était souvent publiquement dénigrée.
Le représentant du Parti Communiste d'Ukraine montra que les critiques destructrices et les attaques violentes contre le Parti devenaient de plus en plus fréquentes. Un autre intervenant souligna que les années écoulées depuis Octobre 17 étaient présentées par de nombreux médias comme ayant été les plus affreuses de l'histoire. Sous le prétexte de rechercher de nouvelles formes et méthodes de travail on exigeait souvent de jeter par dessus bord tout ce que le Parti avait réalisé jusque là . Dans une telle situation, il importait de restaurer sans délai l'autorité du Parti. Un autre orateur encore était d'avis que la situation était déjà devenue telle que dans chaque domaine: économie, idéologie, institutions... tout convergeait vers un point culminant des contradictions. Les restructurations accélérées avaient entraîné un tel effondrement de l'économie que le courant de meetings et de manifestations se transformait rapidement en une vague de grèves. Les événements de la dernière période montraient clairement, ainsi que l'expliquait un représentant de l'organisation moscovite du Parti que beaucoup de comités du Parti n'avaient plus le contrôle de la situation.
Cela s'exprimait par le fait que le mot d'ordre : "tout le pouvoir aux soviets" était remplacé par celui de "soviets sans communiste ". Tout ceci montre qu'à ce point de l'histoire, l'émiettement du pouvoir des soviets était déjà bien avancé. Le mot d'ordre de Gorbatchev: "tout le pouvoir aux soviets" avait eu pour conséquence de chasser les communistes hors de l'action gouvernementale. Les documents disponibles font voir clairement que, depuis plusieurs années, le travail discipliné avait laissé partout la place aux manifestations et aux grèves qui avaient souvent pour objectif de réduire l'influence du centre et de la remplacer par l'autogestion. Les liaisons qui existaient entre les entreprises furent interrompues. Il devint soudain impossible de se procurer de nombreux produits indispensables à la vie quotidienne tels que la poudre à savon, le sel... l'action de la mafia lui donna un pouvoir incontestable. Tels des plantes à croissance rapide, les groupes "non officiels" qui existaient depuis 1986 abandonnèrent leur camouflage et lancèrent notamment ce mot d'ordre de "soviets sans communistes".
L'Union Soviétique n'était déjà plus en état, dans de nombreux domaines, de contrôler la vie dans la société. L'effroi et la peur gagnèrent les rues. Quatre années de Pérestroïka et de Glasnost avaient entraîné un tel effondrement de la confiance que les calomnies envers le Parti s'en trouvaient facilitées. Ce que l'on appelle les "valeurs occidentales" fut diffusé sans aucune retenue.
Cette évolution fut possible seulement parce qu'en 1985 la direction du Parti et de l'Etat était parvenue dans les mains d'un groupe qui, en dépit de toutes les résolutions des Congrès du Parti ayant eu lieu jusque là conduisit finalement l'Union Soviétique au chaos. Tout d'abord on employa l'argument d'après lequel cette "gauche" avait pris le contre-pied du dogmatisme qui régnait jusque là pour se rapprocher le plus possible du léninisme. En réalité, leur ligne tournait le dos à Marx et à Lénine. Elle se heurta d'abord à de l'incompréhension puis à la résistance du Parti et de la société. Ceci conduisit à des attaques renouvelées et sauvages ainsi qu'à des calomnies contre des cadres éprouvés du Parti. Les membres du Comité Central furent alimentés à chaque session avec de la désinformation. Chaque membre du C.C. recevait ainsi lors de chaque séance un matériel ad hoc destiné à le convaincre de la corruption et des abus de pouvoir commis par de nombreux cadres. Tout ceci servit à rendre complaisant le Comité Central, à démettre de leurs fonctions des couches entières de responsables du Parti et de l'Etat, à libérer la voie pour que soient mises en œuvres sans rencontrer de résistances les directives élaborées par le "Centre réformateur" de Moscou. Nul doute qu'une telle mise en scène ne rappelle à nombre d'anciens responsables du S.E.D. un scénario qu'ils connaissent bien.
Les ambassadeurs en poste dans les pays socialistes reçurent pour mission d'informer les secrétaires généraux des partis frères. Ils expliquèrent à cette occasion que cette séance du C.C. débouchait sur l'espoir d'une véritable rénovation du Parti et de l'Etat soviétiques. Tout ceci se passa dans les mêmes conditions que la communication au sujet du décret sur l'alcool qui était présenté comme devant améliorer la situation dans les entreprises et dans les familles, en particulier dans l'intérêt des femmes. Ce décret fut évoqué par la commission politique consultative du traité de Varsovie. Il fut ensuite abrogé et considéré comme nuisible. Mais il n'y eut pas de communication à ce sujet. La rapide succession de mots d'ordre changeant constamment était frappante. Cela fut d'abord: "accélération du développement économique et social", puis, "tous les pouvoirs aux soviets" qui fut remplacé par: "tous les pouvoirs au Président". Tout ceci conduisit finalement à l'effondrement de l'U.R.S.S.. Le drapeau de l'Union Soviétique cessa de flotter sur le Kremlin en Décembre 1991. Ce fut une conclusion symbolique et brutale. Cela démontra aussi la manière dont un peuple peut être amené en dehors de la lumière. Peu de temps auparavant, les citoyens de cette grande union s'étaient pourtant prononcés pour son maintien. Cela montre ce qui est possible lorsque l'on confie le destin d'un peuple à des démagogues et à des aventuriers. A la fin de cette évolution regrettable, ceux-ci révélèrent qu'ils s'étaient toujours considérés comme des sociaux-démocrates, étaient des défenseurs résolus de l'économie de marché et que la R.F.A. était pour eux un modèle. On peut seulement dire à ce sujet que si l'on avait assisté lors d'une période antérieure à cet épisode de la Pérestroika, beaucoup de citoyens de la R.D.A. auraient peut être hésité à devenir ses défenseurs.
Il y eut d'abord complicité entre Gorbatchev et Eltsine après que ce dernier ait quitté le Parti. Vers la fin, leurs rapports se tendirent cependant. La position d'Eltsine devint si forte qu'il put décider de la dissolution de l'U.R.S.S. en créant un triumvirat slave: Russie, Ukraine et Biélorussie.
Le Pacte de Varsovie s'effondra durant le cours de ces événements, non sans avoir adopté une doctrine de défense qui prévoyait déjà d'abandonner la R.D.A. en cas d'agression de l'O.T.A.N.. Mais ce point ne fut connu que plus tard. Ce fut cependant pour l'O.T.A.N. le signal que se déroulaient d'importants changements à Moscou et par conséquent au sein du pacte de Varsovie et que ces changements seraient bénéfiques pour la réalisation des objectifs du Pacte atlantique. L'inclination a un réchauffement des relations avec la principale puissance impérialiste et à la restauration du capitalisme en Union Soviétique s'acheva par la disparition de la communauté des Etats socialistes. La carte politique de l'Europe et du monde en fut transformée. Le rapport des forces s'en trouva bouleversé au niveau mondial. Ceci fut rendu évident par la Guerre du Golfe. La guerre civile sévit en Yougoslavie. C'est en une nuit que la politique d'ingérence engagée par l'Occident déboucha sur le danger d'une nouvelle guerre mondiale. Durant la période "chaude" de la guerre du Golfe, des manifestations de fuie montrèrent que les peuples avaient compris le caractère de cette guerre. En effet, ils défilaient en criant: "Pas de guerre pour le pétrole!".
Il n'y a aucun doute que le monde est sorti de l'équilibre des forces. Dans cette période pleine de graves conséquences pour le genre humain, la domination des U.S.A. qui est désormais claire et ouverte n'aurait pu se réaliser sans les changements advenus à la carte politique de l'Europe. Il en est de même de l'engagement brutal de l'appareil militaire américain dans la poursuite d'objectifs politiques.
La dissolution du Pacte de Varsovie déchargea en effet les Américains d'un lourd fardeau en Europe. Ils purent s'engager dans l'aventure du Golfe. Avec leur victoire, ils veulent consacrer leur rôle dominant dans le monde. Cette situation est grosse de dangers pour les peuples notamment au Proche-Orient, en Afrique et dans les Balkans. Les discours de victoire tenus après les bombardements barbares contre la population civile d'Irak et les massacres de femmes et d'enfants regorgent d'expressions connues : "la grandeur des U.S.A." désormais aptes à régler de leurs mains les destinées du monde. Il n'y a aucun doute sur ces intentions. Leur action vise à obtenir la domination mondiale par des moyens militaires. C'est un nouveau danger majeur pour l'humanité. C'est aussi le résultat objectif de la "nouvelle politique économique" et de la "nouvelle pensée".
La pensée globale conduisit l'URSS, grande puissance socialiste, à une catastrophe globale . Le caractère tragique des évènements devint tou à fait clair lorsque le pouvoir des soviets fut détruit. Ils se déroulèrent selon un rythme qui ne laissa même pas le temps d'abroger les traités d'amitié, de coopération et d'assistance mutuelle conclus entre l'Union Soviétique et la R.D.A.. Ceux-ci restèrent valables jusqu'à ce que le traité 2 + 4 (1) soit signé.
(1) C'est à dire deux Etats allemands et quatre puissances occupantes.
Par ce traité signé en 1990, l'Union Soviétique acceptait l'annexion de
la R.D.A, par la R.F.A.
Kohl a déclaré que l'unification eut lieu dans un court moment lumineux de l'histoire du monde et n'aurait pu avoir lieu ni avant ni après. Ce moment ne fut pas le résultat du hasard. Les conditions en furent créées très consciemment.
Se refuser à caractériser les événements qui se déroulent aujourd'hui pour ce qu'ils sont serait lourd de conséquences. Il s'agit de lutte de classes au niveau mondial. Tel est le point de départ nécessaire pour analyser les causes de la défaite de la communauté des Etats socialistes. Faute de quoi on ne débouche que sur des théories construites en fonction de leur propre but telles celles qui parlent de l'effondrement d'un modèle socialiste.
Ceux qui contestent ce point de vue ne sont simplement pas disposés ou pas en situation de juger des événements en termes de classes. Certes, les manifestations de 1989 ont eu une grande importance et exprimaient un réel mécontentement. Cela ne m'empêche pas de répéter, avec le sérieux qui convient au sujet, ce que j'avais déjà dit en 1991. C'était et cela reste une erreur de croire que les changements de l'année 1989 furent introduits par la suite. Tous ceux qui avaient cette conviction devraient l'abandonner sans hésiter. Les changements de 1989 résultèrent d'une radicale transformation de la politique mondiale. Voilà ce que l'on peut comprendre aujourd'hui encore plus clairement qu'à l'époque. Cette transformation résultait elle même des nouvelles orientations adoptées par Gorbatchev et la direction soviétique.
Les appels de Gorby se sont dissipés. Des millions de gens en particulier des habitants de l'ex-Union soviétique vont souffrir encore longtemps des conséquences de cette politique. Dans la Société de concurrence sauvage, qui est désormais notre lot, il n'y aura pas de place pour une ouverture sociale stable. Les événements le montrent déjà . Le capitalisme, où l'homme est un loup pour l'homme, à l'image de la situation actuelle en R.F.A., ne représente pas l'alternative à un monde socialement juste. C'est pourquoi, je ne me sens renforcé par les événements de 1989/90, seulement en ce qu'ils montrent que l'idée socialiste n'est nullement morte. Beaucoup appellent cela une pensée éloignée de la réalité. Ils prouvent ainsi seulement leur incompréhension des processus historiques ou leur positionnement renforcé dans l'anti socialisme ou l'anti marxisme.
L'ANNÉE 1989
Pratiquement personne ne pensait, au début de l'année 1989,aux surprises et aux tragédies que cette année allait apporter au monde,
Comme chaque année, les hommes d'Etat du monde entier échangèrent des courriers pleins de souhaits de paix et de prospérité pour les peuples. Des millions de gens échangèrent des vœux de bonheur qui reliaient amicalement les expéditeurs et les destinataires. Comme il était devenu courant ces dernières minées, les verres tintèrent une première fois entre amis à 22 heures pour le Nouvel An soviétique puis à minuit pour le Nouvel An allemands . Les vœux les plus sincères et amicaux traversèrent les frontières de l'Elbe à l'océan Pacifique. Chacun aspirait à un avenir pacifique pour le monde socialiste, dont on espérait qu'il conserverait une forte influence sur l'évolution du monde, malgré la Pérestroika et la Glasnost. Cette influence devait s'exercer dans le sens du socialisme et de la paix.
Avant la fin de l'année qui venait de s'achever, le Comité Central du S.E.D. s'était réuni et avait traité de questions liées à la conjoncture et à l'avenir de la R.D.A. dans un monde riche en menaces mais encore paisible. Nous partîmes de la nécessité d'une analyse exacte de la société pour préparer les décisions qui s'imposeraient en matière de structure de la société. Le 12ème Congrès du S.E.D. était convoqué pour l'année 1990. Des questions internes et internationales nous poussaient à réunir cette instance. Tout Semblait jusque là bien soudé. L'année 1989 pouvait commencer.
Le 12ème Congrès du S.E.D. était donc prévu pour le printemps 1990. Sa préparation devait largement ouvrir les portes d'une vaste discussion et d'une expression populaire sur les structures futures de la société socialiste en R.D.A.. Je soulignais particulièrement deux questions dans le rapport du Bureau Politique devant le 7ème plénum du C.C.. Premièrement: celle du renforcement de l'amitié entre la R-D.A. et l'U.R.S.S. et l'approfondissement à cet effet de relations dont l'intensité et la diversité étaient pourtant sans exemple. Deuxièmement, celle de notre contribution à la solution du problème central de notre époque: assurer la paix à l'échelle mondiale. Mon discours devant le plénum avait été préparé collectivement par le Bureau Politique et approuvé. Il répondait à ceux qui se donnaient l'illusion d'enfoncer un coin entre le P.C.U.S. et le S.E.D.. Dans l'intérêt d'un renforcement de nos propres rangs, j'évoquais la convention de soutien politique mutuel conclue au cours d'une rencontre tenue quelques semaines auparavant avec Gorbatchev ; cet accord informel concernait la mise en œuvre des décisions du 12ème Congrès du S.E.D. et du 27ème Congrès du P.C.U.S.. J'indiquais que ceux qui voulaient réécrire l'histoire du P.C.U.S. et de l'Union soviétique dans un sens correspondant aux intérêts de la bourgeoisie ne devaient pas nous détourner de nos objectifs en matière de renforcement de nos relations avec les soviétiques. J'expliquais que Gorbatchev avait qualifié l'industrialisation socialiste, la collectivisation de l'agriculture et la "rénovation culturelle" (1) d'événements de dimension historique pour le renforcement du pouvoir des soviets.
(1) Formules qui désignent les transformations intervenues dans
l'U.R.S.S. des années trente.
C'était lors de son discours pour le 70ème anniversaire de la Révolution d'octobre et il n'était pas possible que tout cela ne soit d'un seul coup plus vrai.
Au début de 1989 le Bureau Politique adopta d'importantes résolutions relatives à ce 7ème plénum du Comité central du S.E.D.. Des commissions furent constituées auxquelles s'intégrèrent des scientifiques et des praticiens. Elles reçurent pour mission d'élaborer des propositions pour améliorer le travail du Parti et de l'Etat. Il s'agissait de jeter par dessus bord tout ce qui s'opposait à la marche en avant de la construction socialiste en R.D.A. afin que le Parti remplisse sa mission de "porteur de nouveauté" qui était sa raison d'être. Ce travail était complètement engagé.
Au bout d'un trimestre, il y avait de bonnes analyses et de bonnes propositions. En commun avec ses alliés du bloc des partis démocratiques, le S-E-D lança les activités de préparation des élections locales du 6 Mai. On travailla à un projet d'appel du "Front National de l'Allemagne Démocrafiique" (2).
(2) Structure qui regroupait l'ensemble des partis légaux en R.D.A.
Lors d'une rencontre avec son Président, nous nous mîmes d'accord sur le rôle et la signification des élections dans l'année 1989 et sur celui du 40ème anniversaire de l'existence de la R-D-A. Ces élections devaient se dérouler entièrement sous le signe d'un large épanouissement de la démocratie socialiste. Les gens devaient participer de manière active aux décisions qui engageaient l'avenir. On devait aussi discuter ouvertement de la comparaison avec la démocratie bourgeoise à l'exemple de ce qui séparait la R.D.A. et la R.F.A.. Notre appel pour les élections affirmait que la R.D.A. ne connaissait pas le chômage de masse, mais le plein-emploi. La nouvelle pauvreté y était inconnue car le bien-être y progressait de manière continue. On pouvait s'y passer des "restaurants du cœur", chacun ayant des revenus pour manger correctement. L'enseignement et la formation professionnelle, accessibles à tous, étaient loin d'être en crise.
Les circonscriptions électorales furent réduites pour permettre un forum de discussion plus large lors des débats préélectoraux. Chaque candidat devait non seulement être connu pour pouvoir se présenter mais également jouir de la confiance des électeurs de son secteur d'habitation ou de son entreprise. On devait atteindre le niveau de codécision et de participation nécessaire à la solution de nombre de problèmes qui apparaissaient localement. Par exemple, les questions urgentes d'amélioration du commerce, des services de réparation, de la gestion des logements, tant en ce qui concerne les constructions nouvelles que l'amélioration de l'habitat existant. Les problèmes liés à la résolution de cette question du logement venaient en première ligne.
Les électeurs avaient à décider de la composition de 7 800 conseils locaux de représentants, lesquels étaient 203 000 au total. La loi obligeait à présenter un fiers de candidats en plus par rapport au nombre de sièges à pourvoir.
Beaucoup de problèmes importants furent soulevés lors des assemblées électorales et d'autres réunions. Le nombre croissant des demandes de départs légaux hors de R.D.A., les disproportions dans le développement économique, les problèmes des industries de consommation, le manque de matériaux et de matières premières, l'incapacité de l'industrie légère à prendre en compte les besoins, les à -coups irritants de l'approvisionnement, la politique des prix, la qualité des produits, tout cela fut objet de débats. Globalement, l'atmosphère était ouverte. Celui qui présenterait les choses autrement ne dirait pas la vérité. La participation électorale fut élevée bien qu'à la différence des élections précédentes, il n'y eut pas d'actions organisées pour rappeler leur devoir aux abstentionnistes. Ce ne furent ni le Gouvernement, ni les partis qui organisèrent les élections mais la commission électorale centrale dans laquelle toutes les couches de la population étaient représentées. Ceci correspondait aux dispositions de la loi électorale. A aucun moment le C.C. du S.E.D. ni les directions des partis qui lui étaient alliés ne s'ingérèrent dans le processus électoral. Celui-ci fut mené à bien par des commissions de districts et d'arrondissements selon les directives de la commission centrale dont le caractère détaillé allait jusqu'à régir la composition et les conditions de fonctionnement des bureaux de vote et de leur présidence. Les élections se déroulèrent, le dépouillement et la proclamation des résultats s'effectuèrent publiquement. Après la centralisation des résultats paria commission nationale, des bruits et des insinuations diverses laissèrent cependant entendre que le scrutin avait fait l'objet d'une manipulation. De soi-disant initiatives de citoyens et des représentants de l'Eglise en gagèrent une campagne dénonçant la fraude électorale. D'autres échos se firent entendre. Des attaques se développèrent sans prendre de ménagements avec les représentants de l'autorité étatique, globalement qualifiés de fraudeurs. Il n'était pas possible de fournir la preuve contraire parce que la loi électorale exigeait que les bulletins soient détruits au terme d'un certain délai. Toutefois, les manipulations intervenues notamment à Berlin et à Dresde ont depuis lors fait l'objet de révélations publiques. Les conditions d'aujourd'hui m'incitent donc à poser une série de questions politiques très sérieuses.
Tout d'abord qu'aurait changé au résultat final une participation électorale inférieure de 2 ou 3%, voire un résultat plus mauvais de 10% ? On se demande alors de quel type de manipulation il s'agit et dans l'intérêt de qui ? Qu'essaye-t-on de dissimuler en évoquant une prétendue obéissance "allant au-delà des ordres" Le fait que l'on s'est amusé à donner des munitions politiques aux ennemis du socialisme en R.D.A.?
Ces questions doivent être posées puisque Monsieur Schabowski (3) s'est exprimé à plusieurs reprises sur ce sujet.
(3) Membre du bureau Politique du S.E.D. jusqu'en 1989.
Je ne sais sur les instructions de qui les falsificateurs agissaient, en tout cas ce n'était pas sur les miennes. A long terme, le mensonge qui consiste à transformer une invitation à obtenir le résultat électoral le meilleur possible, habitude non seulement légitime mais également pratique courante de toutes les forces politiques, en une invitation à fausser les résultats, ne réussira pas, même a ces héritiers du Baron de Münchhausen. C'est ce que, malgré toute l'agitation médiatique, on ne sait que trop bien à Bonn et dans l'appareil judiciaire de la R.F.A.. Cependant, le but: calomnier la R.D.A. et montrer qu'elle était un "Etat de non-droit" justifie apparemment tous les moyens.
Revenons à l'année décisive que fut 1989. Entre temps on était arrivé en Juin. Un plénum du Comité Centrai se réunit. Au programme: d'une part l'évaluation du travail de masse mené pendant les élections locales et des problèmes apparus à cette occasion et d'autre part, l'état d'avancement du plan de développement économique pour 1989.
Je ne participais pas à la préparation du rapport qui fut prononcé par un autre membre du Bureau Politique. Je me consacrais durant cette période à la préparation de mon voyage en Union Soviétique, à Moscou et à Magnitogorsk. J'évoque cela parce que certains de mes anciens collègues laissent volontiers entendre dans leurs déclarations que tout tournait autour de moi et qu'ils n'auraient eu aucune influence sur l'élaboration collective de notre politique.
Lorsque je revins d'Union Soviétique, j'entendis dire que le plénum avait trouvé peu d'écho et que le Parti et l'opinion attendaient davantage. Le Comité Central n'aurait pas assez répondu aux questions qui apparaissaient de plus en plus de premier plan. Il s'agissait des problèmes que nous avions déjà traités lors du 7ème plénum, par exemple les demandés de départ vers l'Ouest, la nécessité d'assurer la continuité de la production et les phénomènes de rupture qui apparaissaient régulièrement dans l'approvisionnement. A ce sujet, des contrôles avaient démontré que les stocks étaient suffisants, par exemple pour ce qui concerne la viande et qu'il n'y avait pas de raison de ne pas livrer les magasins, si ce n'est une volonté de sabotage qui existait clairement dans le commerce de gros.
Tous ces problèmes étaient connus, mais nous ne fûmes pas en mesure de les résoudre aussi rapidement que cela aurait été nécessaire. Il n'est plus possible aujourd'hui de faire la parti de ce qui était intentionnel et de ce qui résultait de difficultés objectives. Cela n'a même plus aucun sens de philosopher là -dessus. Le capitalisme a maintenant amené de tout autres soucis. Des soucis sur ce que sera l'avenir de tous et des inquiétudes quant aux conditions de l'existence même de chacun.
Je voyageais donc en Union Soviétique au milieu de Juin 1989. Le lendemain de mon arrivée au Kremlin je rencontrais d'abord Gorbatchev puis Chevarnadzé se joignit à nous. Gorbatchev souligna à nouveau l'importance de l'alliance stratégique qui unissait l'Union Soviétique et la R-D-A-.
Je partageais pleinement ce point de vue. Cette fois-là non plus il ne trouva pas l'occasion de parler des problèmes qui étaient l'objet de négociations à Bonn et dans le cours desquelles, comme on le sait maintenant, les deux parties avaient déjà adopté un peint de vue commun sur l'évolution ultérieure des choses. Peut-être Gorbatchev était-il déjà , à ce moment, devenu social-démocrate puisqu'il se réclama publiquement ensuite de cette idéologie. Le reste de mon séjour fut consacré à une visite au combinat sidérurgique de Magnitogorsk à la réception fraternelle que me fit le personnel, à des rencontres avec la jeunesse et des vétérans avec lesquels pour partie j'avais travaillé en 1930/31. J'étais accompagné par Vorotnikov, le président du soviet suprême de la R.S.F.S.R. (République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie).
Ce qui me frappa durant ce séjour fut le fait que personne ne parlait de Gorbatchev, de la Pérestroïka et de la Glasnost, mais on parlait beaucoup des pénuries d'approvisionnement. Je ne restais que peu de temps à Berlin après mon retour d'Union Soviétique. Je repris l'avion avec la délégation qui devait participer à la commission de concertation politique (du traité de Varsovie), dont une session se tenait à Bucarest. Conformément à l'ordre du jour, je pris la parole le premier jour et traitais des problèmes internationaux. Je ne pus participer aux travaux du deuxième jour. Une colique biliaire avait déjoué tous mes calculs. Je fus ramené en avion pour être hospitalisé à Berlin.
Il en résulte que je ne participais pas au travail du Bureau Politique de début Juillet jusqu'au premier Octobre 1989. Cette période fut celle d'un bouleversement de l'ambiance politique au détriment du Parti et du Gouvernement en R.D.A. Le pique-nique européen organisé par Otto de Habsbourg en fut un signe apparent. Les convives pouvaient en profiter pour rejoindre la République Fédérale d'Allemagne en passant par la frontière entre la Hongrie et l'Autriche. Ils utilisèrent largement cette opportunité. De telles pratiques furent naturellement favorisées par le Gouvernement ouest-allemand et différents milieux en Hongrie et en Autriche. Des citoyens de R.D.A. se regroupèrent de manière organisée dans les ambassades de la R . F .A. à Budapest, à Prague et à Varsovie. Finalement contrairement à toutes les dispositions en vigueur dans le cadre du Pacte de Varsovie, la frontière hongroise fut ouverte avec l'objectif de causer du tort à la R.D.A. dont trois millions de touristes se trouvaient à cette époque de l'année en Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Bulgarie. On apprit plus tard que la Hongrie avait reçu pour cela un chèque de 500 millions de DM provenant de Bonn. L'évacuation de l'ambassade à Prague qui avait été exigée par la R.D.A. fut transformée par Genscher en une manifestation nationaliste.
Dans la même période apparurent en R.D.A. des groupes d'influence qui poussaient dans le sens d'une "rupture" en faveur de la politique de Gorbatchev. Le Deutsches Theater était l'un de leurs bastions, soutenu par le Ministère de la Culture dont certains responsables prirent la parole à Potsdam contre le Gouvernement. Les représentants de l'Église se livraient à une agitation croissante. Monseigneur Leich, son plus haut dignitaire, exprimait ouvertement désormais son souhait de voir Pérestroika et Glasnost devenir réalité en R.D.A.. Le Parti et le Gouvernement ne prirent pas position et n'adoptèrent aucune mesure contre cette agitation. Cette période fut de ce fait qualifiée de "période de mutisme".
Le Bureau Politique avait pourtant discuté courant Septembre de la situation dans le pays. Mais ce fut seulement pour décider d'attendre mon retour avant de prendre la moindre décision. Rendez-vous fut pris pour le 10 Octobre, c'est à dire seulement après la célébration du 40éme anniversaire de la R.D.A. Fin Septembre, début Octobre, je pus reprendre mes activités au sein du Bureau Politique. Celui-ci étudia et approuva mon discours solennel auquel furent apportés divers amendements. Personne ne proposa cependant d'en transformer fondamentalement le contenu. Après que la direction de la F.D.J. ait transformé le défilé du 40ème anniversaire en une superfête dédiée à Gorbatchev des incidents et des heurts se produisirent à proximité du Palais de la République où se tenait la réception officielle. Des gens essayaient de submerger les postes de sécurité disposés autour du palais pour troubler la cérémonie. Il s'agissait, a-t-on appris ensuite, de saluer Gorbatchev qui depuis lors est devenu citoyen d'honneur de Berlin. J'avais vainement demandé, fin Septembre, aux autorités compétentes d'interdire une vaste zone autour du bâtiment. Cela aurait permis de protéger efficacement les célébrations officielles et les chefs d'Etat hôtes de la R.D.A.
Voilà le contexte dans lequel se préparait la séance du BP prévue pour les 10 et 11 Octobre. Je rencontrais Egon Krenz la veille. Ii sortit de sa serviette une proposition de résolution qu'il voulait faire adopter le lendemain par le Bureau Politique. il me remit en même temps un document provenant de la direction de la F.D.J. et élaboré par l'Institut de Recherche sur la Jeunesse. Il s'agissait, dans l'intérêt d'une prétendue "rénovation" de la R.D.A., de remplacer les responsables du pays, depuis l'administration centrale jusqu'aux arrondissements ruraux par des cadres de la F.D.J..
J'attirais l'attention d'Egon Krenz sur la non-opportunité de son projet. Celui-ci ne pouvait être élaboré qu'à l'issue de la réunion du Bureau Politique afin de pouvoir prendre en compte tous les points de vue que les camarades exprimeraient lors de la réunion. J'étais pour ma part opposé à ce projet parce qu'il faisait référence à un "tournant" dans l'activité du Parti et de l'Etat. Son contenu mettait déjà en cause l'appareil de l'Etat socialiste. Mais, visiblement, il avait été élaboré en commun avec un groupe déterminé de membres du Bureau Politique ainsi qu'avec certaines personnes à Moscou.
Chacun, lors de la séance du lendemain, considéra la situation comme sérieuse. Une déclaration du Bureau Politique s'imposait. Je défendis mon point de vue: le texte devait appeler clairement le Parti et la population à se mobiliser pour défendre le pouvoir ouvrier et paysan. J'étais contre toute allusion à un "tournant" qui ne pouvait que déboucher sur l'exacerbation des sentiments dans le Parti et les masses populaires. Je le fis savoir sans ambiguïté.
Le Bureau Politique était certes disposé à apporter quelques transformations rédactionnelles au projet d'Egon Krenz. il n'était nullement prêt à me suivre et à affirmer que toute ligne politique mettant l'accent sur des "changements" serait nuisible. L'état d'esprit général avait évolué. Mes "collègues" envisageaient désormais de me libérer de mes responsabilités. C'était devenu visible.
C'est Willy Stoph qui, dès la session suivante, déposa une motion allant dans ce sens. Mais, dans de telles conditions, j'étais de toute manière disposé à démissionner. Je le fis savoir dans le courant de la discussion.
Tout ceci avait fonctionné comme le mécanisme d'une horlogerie précise, car chaque pas en avant dans cette direction avait été réglé en accord avec Gorbatchev, ainsi que cela fut révélé ultérieurement. ma maladie de début Juillet avait déjà donné l'occasion à la presse occidentale de présenter la R.D.A. comme un Etat dépourvu de direction politique.
La proposition d'opérer un "tournant" en faveur de la politique gorbatchévienne advint dans un contexte où le mécontentement des masses populaires et l'indécision de la direction politique n'ont pas manqué d'être fatals à la R.D.A.. Le projet de "tournant" avait été concocté entre Gorbatchev, Krenz, Modrow, Harry Tisch et Markus Wolf. Cette idée était aussi erronée que celle de Glasnost et de Pérestroika elle-même. La "rénovation" de la R.D.A. conduisit directement à l'"Anschluss" de celle-ci à la R.F.A. capitaliste. Tandis qu'Hans Modrow, pressenti pour devenir Premier Ministre de la R.D.A. sur les conseils de Gorbatchev, rêvait à une meilleure R.D.A., Gorbatchev lui-même déclarait déjà ouvertement que l'unité de l'Allemagne était l'affaire des Allemands eux- mêmes.
La déclaration qui fit connaître publiquement le "tournant" fut en pratique le démarrage pour toutes les étapes qui suivirent: abandon du rôle dirigeant du Parti, démission collective du Bureau Politique et du Comité Central ainsi que du Gouvernement de la R.D.A. tout entier; directive décrétant le remplacement systématique de tous les secrétaires de district et d'arrondissement du Parti ; dissolution d'organes de l'Etat; autodissolution des groupes de combat de la classe ouvrière et beaucoup d'autres choses encore.
La nouvelle direction du S.E.D./P.D.S. engagea une campagne de calomnies démesurées contre les principaux éléments de l'ancienne direction. Les mass-médias emboîtèrent le pas. Ils y furent incités par Günther Schabowski, ancien membre du B.P.
Un meeting organisé le 4 Novembre sur l'Alexanderplatz par un groupe de gens de culture qui bénéficiaient du soutien de la direction berlinoise du Parti atteignit le peint culminant de tout ceci. Parmi d'autres orateurs, Markus Wolf, qui avait été durant de longues années l'adjoint du Ministre de la Sécurité d'Etat, déclara devant l'auditoire que l'on pouvait enfermer sans trop de scrupules toute la vieille garde, ce qui advint effectivement après qu'une demande ait été adressée par Modrow et Krenz à cette fin aux services du procureur général. Toutes les subtilités de langage ne sauraient faire oublier que les premières arrestations, c'est à dire le début du processus de criminalisation de responsables du S.E.D. eurent lieu durant la période où ils étaient en fonction. Aujourd'hui, chacun peut entretenir avec ces individus les relations qu'il désire, Les choses atteignirent un paroxysme tel que fin janvier je fus interné provisoirement à la clinique de la Charité et ce après la lourde opération d'une tumeur au rein. Malgré les furieux efforts du ministère public, le tribunal de Berlin refusa d'approuver le mandat d'amener. Lorsqu'on analyse aujourd'hui ces processus et que l'on prend en compte tout ce qui fut rendu public par la suite, il apparaît clairement que seule l'activité conspiratrice de divers membres du Bureau Politique, de collaborateurs de l'appareil du Comité Central et de nombreux dirigeants du Ministère de la Sécurité d'Etat permit la décapitation de la direction du S.E.D. et de la R.D.A.. La pression déterminante pour la capitulation du Bureau Politique vint de Moscou au moment du "tournant". Notons entre parenthèses que les camarades Hermann Axen, Heinz Kessler, Willy Stoph, Günther Kleiber et Erich Mielke restèrent fidèles à leur passé lors de leur interrogatoire par le procureur de la R.D.A. La confiance inébranlable des membres de l'appareil d'Etat et du Parti envers l'Union Soviétique avait donc été détournée de ses finalités pour servir à la capitulation. Avec Hans Modrow à la tête du ministère et Gregor Gysi à la direction du P-D-S., s'installait un groupe dirigeant dans lequel Gysi et Markus Wolf jouèrent un rôle moteur.
La veille du 10ème Plénum du Comité Central, Egon Krenz m'apprit que Gorbatchev avait parlé avec lui et qu'il devait encore aiguiser le contenu de son discours. Je lui dis "si tu estimes cela nécessaire, fais le, c'est ton affaire". C'est seulement après la session qu'il devint clair pour moi que le contenu demandé par Moscou conduisait finalement à ce que la politique menée jusque là soit diabolisée et avec elle les responsables dirigeants du S.E.D. dans la mesure où ils défendaient au Bureau Politique des positions qui ne correspondaient pas à celles de Moscou. Il s'agissait des camarades Hermann Axen, Heinz Kessler et Günther Kleiber. Le rôle de Wemer Krolikowski est intéressant dans ce contexte, puisqu'on sait d'après ses propres déclarations qu'il travaillait depuis plus d'une décennie pour le K.G.B. et envoyait régulièrement des rapports à Moscou. On peut aussi lire dans son livre que des procédures judiciaires furent engagées contre les camarades
dirigeants, Ã l'initiative de Krenz et Gysi et avec le soutien de Markus Wolf.
Le Congrès extraordinaire du S.E.D/P.D.S. se tint début décembre 1989. Son déroulement fut orchestré par Markus Wolf qui était membre de la commission de préparation. Les membres sortants du Comité Central et du Bureau Politique ne purent y prendre la parole.
Cela démontra que la démission collective du Bureau Politique avait été une erreur. La R.D.A. se retrouva sans direction. La constitution du P.D.S. déboucha sur un Parti qui non seulement ne dirigeait pas, mais qui de plus se refusait à donner des orientations. Je dois dire avec le recul du temps que, du fait de la pression exercée par Gorbatchev, les membres du Bureau Politique n'entrevoyaient aucune autre issue que celle consistant à approuver tous les changements sans savoir qu'ils seraient à leur tour contraints de se retirer et que certains d'entre eux seraient arrêtés dans des conditions difficiles. Ce fut la plus douloureuse expérience pour ces camarades.
Lorsque plus tard le P.D.S. introduisit un passage sur les "crimes du S.E.D." dans le projet de résolution du Congrès, ce fut en liaison avec les incarcérations de membres du Bureau Politique, de secrétaires d'arrondissements et de districts et de hauts fonctionnaires de l'Etat. La criminalisation venue de nos propres rangs entraîna de larges phénomènes de désolidarisation qui facilitèrent les choses lorsque les forces réactionnaires de R.F.A. entreprirent de se venger systématiquement sur les communistes et les autres éléments de "gauche".
LA CAMPAGNE DE VENGEANCE
Je commencerai ce chapitre par une citation qui ne manquera pas d'intéresser l'opinion mondiale rendue soucieuse par l'évolution réactionnaire en Allemagne. Elle ne provient pas de la plume d'un des nombreux führers nazillons qui s'expriment ouvertement en R.F.A.. Je l'ai trouvée dans le compte rendu des séances plénières du premier Forum du Ministère Fédéral de la Justice dirigé par Klaus Kinkel qui est devenu depuis lors Ministre des Affaires Étrangères. Or on peut y lire les considérations suivantes: "En ce qui conceme la soi-disante R.D.A. et son Gouvernement, il ne s'agissait même pas d'un Etat indépendant. Cette soi-disant R.D.A. ne fut jamais reconnue du point de vue du Droit des Etats. Il y avait une Allemagne unifiée dont une certaine partie était occupée par une bande de criminels. Il n'était pas possible, pour des raisons déterminées, d'entamer des procédures contre ces criminels, mais cela ne change rien au fait qu'il existait une Allemagne unifiée, qu'un droit unique y était en vigueur et qu'il avait vocation à s'appliquer aux criminels".
De telles attaques contre la R.D.A. ne peuvent être considérées que comme monstrueuses du point de vue du Droit International. Elles ne sont pas extraites d'un texte remontant à l'époque de la Guerre Froide où la R.F.A. aspirait à reconstituer un Reich allemand dans les frontières de 1937, mais d'une déclaration publiée sous la responsabilité d'un Ministre de Bonn au cours de l'année 1991. Notons au passage que ce Ministre ne fut jamais élu par personne au Parlement Fédéral, le Bundestag, mais désigné pour ce poste par son parti "libéral" qui représente les intérêts directs du patronat. Le monde entier et tous les membres de l'O.N.Ul. à laquelle la R.D.A. appartenait savent que la pleine reconnaissance de la R.D.A. en tant qu'Etat souverain figurait dans de nombreux accords de Droit International. Peut-être Monsieur Kinkel l'ignorait-il? En tant que dirigeant des services secrets, il aurait pourtant dû le savoir. Sans parler du Traité Fondamental entre les deux Etats allemands, notons que le Traité de Moscou disposait que la R.D.A. jouissait en tant qu'Etat de la même qualité que la R.F.A.. Cela signifie que les frontières entre la R.F.A. et la R.D.A. étaient de nature semblable à celles qui séparent entre eux les autres Etats. Le Bundestag (parlement ouest-allemand) a ratifié le traité de Moscou ainsi que le Traité Fondamental par lequel les deux gouvernements allemands reconnaissaient mutuellement leur souveraineté quant aux affaires intérieures et leur indépendance dans la conduite de leur diplomatie respective. Le procès au cours duquel je devrais comparaître se prépare au mépris de ces faits. On a recours à la justice de vengeance! Quelques naïfs peuvent se satisfaire à l'idée que celle-ci ne concerne que quelques personnes ayant siégé dans les plus hautes sphères de l'Etat. Ils ont tort. L'ensemble des citoyens de la R.D.A. prendra bientôt conscience du fait qu'il s'agit d'un "procès prototype". Il est destiné à en justifier d'autres qui viseront tous ceux qui ont participé à l'édification du Socialisme en R.D.A. en appliquant les lois de notre Etat. La citation dont j'ai fait état en début de chapitre, révèle des orientations précises. Elles créent un angle d'attaque pour des opérations de persécution en masse. Si, à la tête de la R.D.A., il y avait des individus ayant comploté des assassinats, cet Etat était illicite et illégitime. Tous ceux qui ont fait fonctionner ou ont simplement servi son administration sont coupables. Le Socialisme est criminel. Il en est de même des forces de gauche qui ont essayé de l'instituer et de ceux qui restent ses partisans. De telles déclarations de guerre ne visent pas que les accusés. Tous ceux qui ont pris ou prennent position pour une alternative à la société capitaliste telle qu'elle existe en R.F.A. peuvent être concernés. Certains se refusent à le comprendre et risquent de connaître un réveil douloureux. La criminalisation de l'Etat que constituait la République Démocratique déboucha sur un véritable bannissement social de la masse des citoyens de la R.D.A.. Celui qui a participé à l'édification de cet "Etat de non-droit" sera "légitimement" chassé de son poste. Ouvrier, paysan, professeur ou artiste, il devra prendre acte du fait que son expulsion de l'administration, de l'enseignement, du théâtre ou du laboratoire est "légale". Il rejoindra l'armée des chômeurs, déjà forte de millions de membres. On peut tout faire avec la thèse juridique de 1'"Etat de non-droit": organiser la casse de tous les acquis sociaux aussi bien que des persécutions massives contre la gauche et les forces démocratiques. Un représentant typique de l'inquisition ecclésiastique médiévale, le pasteur Gauck (1 ) a reçu le pouvoir de séparer un peuple entier en deux éléments : les "criminels" et les victimes.
(l) Il dirige la commission chargée d'expertiser les archives de la Sécurité d'Etat de la R.D.A.
La Commission des Droits de l'Homme de l'O.N.U. n'a t- elle rien à dire face à cette persécution de masse qui dégénère en terreur d'Etat. Les Kohl et Kinkel pensent-ils que leur campagne d'oppression ne suscitera, avec le temps, aucune résistance? Ont-ils déjà en vue une dictature fasciste ouverte? Pendant que toutes ces questions me traversent dans cette cellule de Moabit, je dois, autant que mes forces me le permettent, me concentrer sur le déroulement concret du procès. Le parquet de R.F.A. s'efforce dans son acte d'accusation, de faire en sorte que ce procès de Berlin, procès des communistes, sorte du temps et de l'espace l'activité du Conseil National de Défense de la R.D.A.. Il s'agit ainsi de mieux établir la responsabilité personnelle des accusés: H.Kessler, Fritz Streletz, Hans Albrecht et moi-même.
Les systèmes d'armes du Pacte de Varsovie et de l'O.T.A.N. étaient échelonnés en profondeur au centre de l'Europe. Cette accumulation massive de forces militaires nécessitait une attention de tous les instants. Une coïncidence de hasards malheureux aurait pu en effet provoquer l'éclatement d'un conflit dont la dimension aurait pu être celle de la Troisième Guerre Mondiale. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les documents officiels de l'O.T.A.N. et du Pacte de Varsovie se rapportant à cette question.
Au cours des 35 dernières années, le danger d'une apocalypse nucléaire plana trop souvent au-dessus de l'Europe. Un tel conflit aurait sérieusement remis en cause les chances de survie de l'humanité sur la terre entière.
Une politique active de raison et de bonne volonté contribua, du fait de la R.D.A., à conjurer ce danger. Les citoyens de la R.D.A. et également ceux de la R.F.A. sont redevables des jours qu'ils ont vécu dans la paix à l'action de la première au sein de l'alliance de Varsovie. Quelle sera la durée de cette paix dans l'avenir ? Voilà qui pose question puisque des forces dominantes poussent désormais la Grande Allemagne à engager ses troupes n'importe où dans le monde. La direction du S.P.D. apporte d'ailleurs sa contribution active à cette évolution. Puisque Berlin joue un rôle important dans la vie politique allemande, il me semble conforme aux exigences de l'Histoire d'attirer au moins une fois l'attention sur le fait que Berlin-Ouest profita, et pas dans une petite mesure, de la politique de paix menée par le Pacte de Varsovie. Cette ville occupée par les puissances occidentales: la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, bénéficia du Traité de Moscou entre l'Union Soviétique et la R.F.A., des traités de Prague et de Varsovie, de l'accord quadripartite au sujet de Berlin signé le 3 Septembre 1971 et du Traité Fondamental entre la R.F.A. et la R.D.A.. Ces démarches des quatre grandes puissances, des deux Etats allemands et des autres partenaires à ces traités furent des pas décisifs pour que l'Europe et le Monde évoluent d'une période de confrontation à une période de coopération. On ne doit pas oublier que la signature de tous ces traités advint alors que les mesures de sécurité adoptées en 1961 étaient en vigueur.
Le système des Traités signés en 1971 et en 1972 ouvrit la voie au processus d'Helsinki. Léonid Brejnev et Willy Brandt en furent à l'origine- Dans tous les pays, des forces de droite s'efforcèrent de le troubler, même Gérald Ford, Président des Etats-Unis à cette époque s'était heurté à une forte opposition, ainsi qu'il me l'expliqua lors de nos entretiens à Helsinki. Si l'on se représente aujourd'hui ces événements on est obligé de convenir que la crise de Berlin fut endiguée par la décision adoptée par le Pacte de Varsovie le 5 Août 1961. Sans cette solution, le climat ne se serait pas amélioré en Europe, bien au contraire. Une tache d'huile à l'extension incontrôlée pouvait s'enflammer à tout moment à la frontière entre les deux Etats allemands ou entre la R.F.A. et Berlin-Ouest. La décision prise par le Pacte de Varsovie d'assurer un contrôle fiable à la frontière entre la R.D.A. et Berlin-Ouest fut une décision qui conduisit à une réévaluation des donnes de la politique mondiale.
Le système européen des traités fut l'expression de cette évolution. Il illustra le fait que seule la coopération d'Etats à systèmes sociaux différents pouvait garantir la paix. La période ayant précédé les mesures prises en Août 1961 fût marquée par un niveau important de confrontation entre l'Union Soviétique et les Etats-Unis. De 1958 à 1961, le chef du Gouvernement soviétique s'efforça de réaliser sa proposition d'un Traité de Paix avec l'Allemagne, puis, quand la mise en œuvre de ce projet se fut avérée impossible, envisagea, encore au cours de l'année 1961, la transformation de Berlin-Ouest en ville libre. Tout cela provoqua, du fait des réactions négatives des puissances occidentales, une grande nervosité, pas seulement dans les cabinets ministériels et les chancelleries, mais aussi dans les états-majors. Il y eut une rencontre entre Khrouchtchev et Kennedy à Vienne. Elle ne déboucha sur aucun résultat et tout semblait dès lors sur le fil du rasoir.
Le monde se dirige t-il ainsi vers les décisions qui furent prises le 5 Août 1961 par les instances du Pacte de Varsovie réunies pour une séance au Kremlin ? André Gromyko, longtemps ministre Soviétique des affaires étrangères, a énoncé les raisons pour lesquelles les puissances occidentales ne se sont pas montrées disposées à résoudre la question allemande en concertation avec l'Union Soviétique. Pour Adenauer (2), le pouvoir exercé sur la R.F.A. était visiblement plus précieux qu'une Allemagne réunifiée. Dans ces conditions, la direction soviétique considéra qu'il était nécessaire de garantir d'une manière fiable la frontière entre la R.D.A. et Berlin-Ouest. Il s'agissait de protéger la communauté des Etats socialistes contre des dommages supplémentaire
(2) Premier chancelier de l'Allemagne Fédérale (1949-63), fondateur
de la C.D.Il., actuel parti de Kohl.
Ceci dans un contexte où les puissances occidentales répondaient aux propositions de paix de l'Union Soviétique par une relance de la course aux armements. André Gromyko rappelle que les événements survenus dans la nuit du 12 au 13 Août correspondaient aux propositions faites par l'Union Soviétique ainsi qu'aux décisions prises le 5 Août. Elles furent exécutées sous les ordres du maréchal soviétique Koniev. Dès Septembre 1961, celui-ci demanda en outre à Heinz Hoffmann, ministre de la défense de la R.D.A., que soient installés des champs de mines supplémentaires destinés à garantir la frontière occidentale contre toute intention agressive venue de l'Ouest.
Tout ceci fut mis en Å“uvre conformément au Traité d'alliance entre l'Union Soviétique et la R.D.A. applicable jusqu'en 2005 ainsi qu'aux plans opérationnels élaborés par le commandement suprême des forces du pacte de Varsovie. Les directives ayant trait au partage de l'Allemagne en quatre zones étaient consécutives aux résultats de la Seconde Guerre Mondiale. Il en était de même du transfert aux autorités polonaises des régions situées à l'est de l'Oder et de la Neisse, des questions relatives aux frontières entre la R.D.A. et la R.F.A. ainsi qu'entre la R.D.A. et Berlin-Ouest. Tout ceci constituait la "responsabilité sur l'Allemagne dans son ensemble" exercÃ